Cioran, le paysan de Paris (Suite 2)

D’avoir décidé de relire – juste pour humer le texte – les Cahiers 1957-1972  de Cioran m’a en réalité entraîner à une relecture complète, pour le plaisir! Je l’ai fait en relevant au passage quelques notes qui m’ont frappé pour une raison ou une autre, le plus souvent par simple intérêt personnel, sans tenir compte des gémissements de l’hypocondriaque le plus imbu de lui-même de la littérature parisienne de l’après-guerre. Je donne donc une suite au post publié il y a quelques semaines. D’autres suivront, dont un récit des rencontres entre Cioran et Celan.

« L[ucien G[oldmann] – mon ennemi le plus acharné qui ne cesse de me calomnier depuis une vingtaine d’années. Il a créé le vide autour de moi (…) Et cependant je lui dois beaucoup. Sans sa campagne de dénigrement, tout aurait été trop facile pour moi, j’aurais aujourd’hui un nom, c’est-à-dire que je serais un cadavre. » (2 janvier 1967). (p.456) (Cioran était proche de la pensée de Goldmann par son admiration pour Pascal. Sur Goldmann dont la carrière fut aux antipodes de celle de Cioran et est aujourd’hui oubliée, voir l’intéressant article de Michael Lowy https://blogs.mediapart.fr/michael-lowy/blog/061112/lucien-goldmann-le-pari-socialiste-dun-marxiste-pascalien J’ai connu Goldmann en mai 1962 pour lui avoir demandé au nom  du Mouvement Démocratique des Etudiants une conférence sur la sociologie du roman qu’il donna au théâtre des Faux-Nez à Lausanne. GD)

« Je suis plongé en plein Luther. Et ce que j’aime chez lui, c’est la verve, la fureur, l’invective, l’action. Voilà un homme que j’aime et qui pourtant, é l’opposé de mes goûts actuels, voulait tout remuer, tout bouleverser. Il me rappelle l’orgueil dément que j’avais dans ma jeunesse et c’est pourquoi, je crois, il me passionne. D’ailleurs je n’ai jamais cessé de me sentir attiré par son tempérament, sa savoureuse grossièreté, son prophétisme relevé par la scatologie. (…) Si j’aime tellement Luther, c’est qu’on ne peut rien lire de lui, lettre, traité, déclaration sans se dire : Voilà un homme en chair et en os. Et, de fait, il n’est jamais abstrait, tout ce qu’il avance est plein de sève, il est lui partout. C’est le contraire du détachement – cet idéal, si opposé à ma nature, auquel je m’acharne depuis tant d’années en pure perte. » (2 août 1968) (p. 607)

« J’ai appris à taper en me servant du Dernier Homme de Blanchot [Gallimard, 1957]. La raison en est simple. Le livre est admirablement écrit, chaque phrase est splendide en elle-même, mais ne signifie rien. Il n’y a pas de sens qui vous accroche, qui vous arrête. Il n’y a que des mots. Texte idéal pour tâtonner sur le clavier de la machine. Cet écrivain vide est quand même un des plus profonds d’aujourd’hui. Profond à cause de ce qu’il ce qu’il entrevoit plutôt que de ce qu’il exprime. C’est l’hermétisme élégant ; ou plutôt de la rhétorique sans éloquence. Un phraseur énigmatique. Quelqu’un, un journaliste, l’avait bien dit un jour : un bavard. » (15 octobre 1968, p. 622)

« Je vais m’accrocher à ces cahiers, car c’est l’unique contact que j’aie avec l’« écriture » Cela fait des mois que je n’ai plus rien écrit. » (29 décembre 1968, p. 657)

« Je viens de lire Gelassenheit de Heidegger [Klett-Cotta, Stuttgart, 1959]. Dès qu’il emploie le langage courant, on voit qu’il a peu à dire. J’ai toujours pensé que le jargon est une immense imposture. Pour mettre les choses au mieux, on pourrait dire : le jargon est l’imposture des gens honnêtes. Mais c’est être indulgent que de présenter les choses ainsi. En réalité dès qu’on saute du langage vivant pour s’installer dans un autre, fabriqué, il y a une volonté plus ou moins inconsciente de tromper. » (25 janvier 1969, p.673)

« Je viens d’apprendre qu’Abellio se lève à 5 heures du matin pour écrire jusqu’à 9, heure à laquelle il va au bureau. Et moi… Mais à quoi bon ? Je ne fais rien, c’est entendu. Mais je vois les heures passer – et cela vaut peut-être mieux que de les remplir. » (22 février 1969, p. 693) [Raymond Abellio, La Fosse de Babel, Gallimard, 1962.]

« On me reproche certaines pages de Schimbarea la faţă, livre écrit il y a trente-cinq ans ! J’avais vingt-trois ans, et j’étais plus fou que tout le monde. J’ai feuilleté hier ce livre ; il m’a semblé que je l’avais écrit dans une existence antérieure, en tout cas mon moi actuel ne s’en reconnaît pas l’auteur. On voit à quel point le problème de la responsabilité est inextricable. Combien de choses j’ai pu croire dans ma jeunesse ! » (28 février 1969, p. 694))

« Je viens de rencontrer Goldmann chez Gabriel Marcel, puis nous nous sommes promenés, ensuite nous sommes entrés dans un café. Il m’a accompagné jusqu’à chez moi. C’est un homme qui a un certain charme. Pendant vingt ans il m’a fait une réputation d’antisémite, et m’a créé énormément d’ennuis. En une heure nous sommes devenus amis. Que la vie est curieuse ! Un marxiste ne peut pas comprendre l’ennui en soi, l’anxiété en soi. J’en parle à Goldmann en lui citant Pascal. Il soutient que les conditions économiques ont changé, qu’il n’y a pas de raison de s’accrocher à l’« angoisse ». L’histoire n’est qu’un malentendu interminable. Les jeunes en France jurent par Mao. Demain on révélera ses crimes, on le dénoncera comme on l’a fait pour Staline. » (1er mars 1969, p. 695)

« Mon drame : un violent engagé sur le chemin de la sagesse, un violent qui s’émascule, qui réfrène tous ses mouvements. Quelle est ma vraie nature, quelles sont mes envies ? C’est de gifler, de cracher à la figure des gens, de gueuler, de traîner quelqu’un par terre, de le piétiner, de rugir, de me contorsionner. Je me suis exercé à la sagesse pour humilier ma rage et ma rage se venge aussi souvent qu’elle peut. » (16 avril 1969, p. 712).

 « L’énorme réputation de Heidegger. Tout le monde s’est laissé prendre à son immense imposture linguistique. Pourtant mon opinion sur lui est faite. Ce que m’a dit Ioan Alexandru sur l’entretien qu’il eut avec le grand homme m’a édifié : aux questions simples et profondes que le poète roumain lui posa, le philosophe répondit par des banalités. C’est que ne pouvant user de son jargon habituel il ne pouvait rien dire dans la langue courante, vivante, normale. La tricherie était impossible. » (3 juin 1969, p. 734)

« Ma vie intellectuelle a commencé par ma foi en ma mission (l’époque de Schimbarea la faţă). A vingt-trois ans j’étais prophète ; et puis, cette foi s’est affaiblie, et d’année en année j’ai assisté au déclin de ma croyance en une mission à remplir, en une influence à exercer. J’ai bien peur ( ?) que ce ne soit le sceptique en moi qui ait gain de cause en tout dernier lieu. Avec l’âge je suis devenu modeste, c’est à dire de plus en plus normal. Or un homme quelque peu équilibré ne peut pas s’arroger une mission, ni croire passionnément en lui-même. Quand je pense qu’en 1936 ( ?) à Munich, je vivais avec une telle intensité que j’en étais venu à penser qu’une religion nouvelle allait surgir dans les Balkans, tant ma fièvre me donnait confiance en moi. Une confiance qui me terrifiait, car je ne croyais pas que je pourrais supporter encore longtemps une tension pareille. (J’ai suivi exactement le trajet opposé à celui de Nietzsche. J’ai commencé avec… Ecce Homo. Car Pe culmine disperării, c’est cela : un défi adressé au monde. Maintenant tout défi me paraît trop enfantin, et je suis trop sceptique pour en commettre encore un.) (17 novembre 1969, p.761) (Superbe autoportrait dans la démesure et une infatuation typiques du mâle roumain. GD)

( Cioran: Cahiers, 1957-1972. Avant-propos de Simone Boué. Gallimard, 1997, 999 pages)

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Cioran, le paysan de Paris

Je me suis plongé avec grand plaisir dans une relecture des Cahiers de Cioran rendue encore plus intéressante par le recul, les années passées et surtout ma propre intégration dans le paysage et les mœurs immuables de son enfance, à un vingtaine de kilomètres de son village natal.On peut allègrement sauter le 80% de ces notes jetées au hasard sur le papier. Mais dans le reste, il y a matière à réflexion, voire à information comme les rencontres impromptues avec Celan malade. Curieusement Cioran nous permet de nous repérer surtout en datant ses promenades pédestres dans les environs de Paris.( Cioran: Cahiers, 1957-1972. Avant-propos de Simone Boué. Gallimard, 1997, 999 pages)

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« Voilà des années que je ne cesse de déchanter sur Valéry. Quand je pense à l’influence qu’il a eu sur moi (sensible dans le Précis de décomposition). Son style que j’aimais, il m’irrite maintenant. Ensuite il veut paraître toujours intelligent. L’élégance nuit à la pensée. Et il est trop élégant. » (Cioran, nov. 1962, Cahiers, p.121)

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« Mon drame est d’être un ex-ambitieux. Mes aspirations, mes folies d’autrefois, j’en discerne de temps en temps les prolongements. Je ne suis pas tout à fait guéri de mon passé. » (Oct. 63, Cahiers p. 188)

C’est ainsi que j’ai interprété il y a déjà pas mal de temps son rejet de la langue roumaine et de la Roumanie, comme une manière de racheter la honte – authentique – de sa première vie, de ses engagements légionnaires (donc fascistes et antisémites) et de son livre Transfiguration de la Roumanie.

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« 18 décembre [1964] – Sept ans depuis la mort de mon père. C’est-à-dire qu’il ne reste plus rien de ce qu’il fut, rien, sauf le squelette. » (ibid, p.248)

C’est le dernier parastas. En bon orthodoxe, il aurait même pu ajouter « à condition que les os soient propres ».

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« Que j’aie été dans ma jeunesse un ambitieux, cela ne fait pas de doute ; que j’aie cessé de l’être non moins. Si je m’en félicite parfois, le plus souvent je m’en afflige, car, sans ambition, si je suis devenu en quelque sorte supérieur à moi-même, j’ai perdu en même temps le ressort même de mon être. » (ibid. 2 janvier 1966, p 325).

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« J’ai appris hier soir, à un dîner, qu’on vient d’interner P. Celan dans une maison de santé, après qu’il eut tenté d’égorger sa femme. En rentrant tard dans la nuit, je fus saisi d’une véritable peur et eus tout le mal du monde à m’endormir. Ce matin, au réveil, j’ai retrouvé la même peur (ou angoisse si on veut) qui elle, n’a pas dormi. Il avait un grand charme, cet homme impossible, d’un commerce difficile et compliqué, dès qu’on oubliait ses griefs injustes, insensés, contre tout le monde. » (ibid. 5 janvier 1966, p. 326)

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« La Réforme vaut largement la Révolution française. Donc les Allemands ne sont pas si exempts d’esprit révolutionnaire. Seulement ils s’émancipèrent sur le plan spirituel bien avant de s’émanciper politiquement. Leur rupture avec Rome qui était pourtant inscrite dans leur nature et leur destinée, on dirait qu’ils ne s’en sont jamais remis. » (ibid. [?] février 1966, p. 343)

(J’ai noté ces quelques lignes pour la première phrase qui souligne une évidence largement méconnue. Le reste n’est que pompeuses jacasseries.)

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 « P. C[elan] que je savais à Sainte-Anne, je l’ai rencontré hier soir dans la rue. J’eus peur comme devant une apparition. Je me rappelle à quel point j’étais retourné quand, quand il y a quelques mois, j’ai appris qu’il venait d’être interné. » (ibid., 16 juin 1966, p. 371)

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« Un journal (Tagebuch ) empêche peut-être de travailler ; en revanche il rend service, il remplace utilement un ami. C’est déjà quelque chose que de pouvoir se passer de confident ». (ibid., 9 octobre 1966, p.418).

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« Tenir un journal, c’est prendre des habitudes de concierge, remarquer des riens, s’y arrêter, donner aussi trop d’importance à ce qui vous arrive, négliger l’essentiel, devenir écrivain dans le pire sens du mot. » (ibid., 5 novembre 1966, p. 434).

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« Il y a maintenant trois ans et cinq mois que j’ai renoncé au tabac et au café, il y a maintenant trois ans et cinq mois que j’ai perdu mon âme.

La chose la plus bête qu’on puisse faire, c’est d’étudier la philosophie. On peut étudier un problème, mais il est absurde de se borner à… l’ensemble des problèmes. Dire que je suis passé par cette erreur-là !

J’ai vu ma sœur pour la dernière fois en 1937, je crois ; mes parents en janvier 1941. Depuis de rares photos, et celles sur leur lit de mort (excepté celle de ma mère, je veux dire sa dernière image, qu’on n’a pas voulu m’envoyer, je ne sais pas pourquoi : pour ne pas trop m’attrister ?)

Je songe aux années 1933-34-35, à la folie qui s’était emparée de moi, à mes ambitions démesurées, au délire « politique », à mes visées positivement démentes, – quelle vitalité dans le déséquilibre ! J’étais fou sans fatigue. Maintenant, je suis fou avec fatigue. A vrai dire, je ne suis même pas fou, je conserve seulement le résidu de mes anciennes folies. La fatigue, elle, loin de s’être retirée, elle est au contraire en expansion, elle bat son plein. Où va-telle me mener, je n’en sais rien. » (ibid., 14 décembre [1966], p. 447).

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 « Tout l’après-midi à envoyer des cartes de vœux en français et surtout en roumain. Je ne reviens pas à ma langue maternelle, j’y retombe, je m’y noie. Le naufrage natal. Je viens d’écrire à une amie de Sibiu qui m’évoquait dans sa lettre le charme de son jardin à Gura-Râului qu’en venant en Occident j’ai commis peut-être une erreur, que chacun deevrait vivre et mourir dans le paysage où il est né. Au fond les paysans ont raison et leur genre de vie est – était plutôt – le seul raisonnable, le seul « humain » (si ce mot conserve encore un sens). (ibid., 2 janvier 1967, p. 455.)

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« Sartre – essayé de lire ou relire certains essais. Malaise. Trop systématique. Mauvaise foi permanente. Rien de profond. Il vise au brillant, souvent il y atteint. Je ne sais pas pourquoi il me fait penser à un Giraudoux rigoureux, germanique. Ironie ininterrompue, lourde, ironie alsacienne. Avec cela, précieux, oui. C’est par là qu’il s’apparente à Giraudoux. Je n’ai besoin ni de l’écrivain ni du penseur. Je lui préfère n’importe qui. Je suis injuste à son égard, mais ne vois pas la nécessité de lui rendre justice. Et quelle signification cette élégance aurait-elle, puisqu’elle m’est inutile ? Ce qui me gêne  chez Sartre, c’est qu’il veut toujours être ce qu’il n’est pas. ([25] mars 1967, p. 489)

(Voilà un bel exemple du parisianisme d’un intellectuel roumain colonisé qui essaie de faire mieux que le colonisateur. Pauvre Cioran ! S’il avait prêté plus d’attention à Question de méthode – voire, auparavant, au Discours de la méthode – il eût pu rentrer chez lui après quelques années, oublier maux et tortures et retrouver ses montagnes transylvaines et leurs moutons.)

 

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Sortie de mon nouveau livre « Les douanes de l’âme »

Amis et connaissances,

J’ai le plaisir de vous annoncer que mon nouveau livre « Les douanes de l’âme » consacré aux pays roumains vus de Sibiel où nous habitons depuis huit ans déjà sera en librairie de Suisse française dans les jours qui viennent.

Ion Vianu médecin psychiatre qui dénonça à la fin des années 1970 l’usage carcéral de la psychiatrie sous Ceauşescu avant de partir pour la Suisse, puis de se faire un nom dans la littérature roumaine après la chute du régime, m’a fait l’amitié d’écrire une préface que je publie ci-dessous.

***

Le critique amoureux par Ion Vianu

Les accointances de Gérard Delaloye avec la Roumanie ne sont point le fruit du hasard mais bien l’effet d’une affinité élective : ayant épousé Adriana, une merveilleuse roumaine établie en Suisse, il se rapprocha d’un pays auquel a priori rien ne le reliait. Mais le hasard fait bien les choses car il voyagea en Roumanie et subit le charme de cette terre de contrastes. Il s’attacha, pour commencer, à la capitale, Bucarest, grande ville où l’Orient et l’Occident se mêlent d’une manière inextricable – ville de culture toujours et de charme parfois – puis il voyagea un peu partout, connut le pays d’une manière approfondie que beaucoup de Roumains lui envient. Plus tard, les Delaloye choisirent de s’établir en Roumanie. Non pas dans la capitale mais dans un paisible village de Transylvanie, non loin de Sibiu, bourg germanique de charme où gothique et baroque font bon ménage. De la terrasse de leur vieille maison villageoise, entre les vieux toits où perce la mousse ils contemplent le verger à flanc de coteau changeant de couleur au gré des saisons.

Dans ce choix et dans la perception de la réalité roumaine – et plus particulièrement transylvaine – se révèle la nature complexe de l’auteur de ces essais. Historien, scrutateur du passé, de la longue durée, il est en même temps journaliste, homme du présent, de l’instant qui fuit. Révolté, doué du sens de l’extrême, Gérard est aussi un homme du terroir, attaché par ses origines aux Vieux Pays, affectivement ainsi que de par ses recherches sur l’histoire du Valais. Son expérience d’historien lui permet de remarquer la ressemblance sinon l’identité du fonctionnement, mutatis mutandis, des communes et provinces suisses et transylvaines. A la différence que les cantons et communes suisses fonctionnent toujours selon leurs constitutions moyenâgeuses alors qu’en Transylvanie l’empire, ensuite l’État national ont aboli cette démocratie archaïque. Pour le reste, la Transylvanie est un véritable musée vivant tellement les traces du monde ancien y sont présentes, et ce n’est pas le moindre charme d’un pays lui aussi, et combien, « vieux ». Ainsi, le voyageur valaisan transporté en Transylvanie, demeure-t-il  « (presque)  immobile » comme déjà énoncé dans un  précédent ouvrage (Le Voyageur (presque) immobile, l’Aire (Vevey, 2009).

Tout ce qui relie le pays de son choix à l’Occident natal est susceptible d’intéresser notre observateur et curieux incurable. De la « Syldavie » d’Hergé à Herta Muller, dont l’œuvre écrite en allemand s’inspire totalement de la réalité roumaine de son enfance. En passant par l’œuvre de l’immense poète de langue allemande Paul Celan (originaire d’une autre province historique de la Roumanie, la Bucovine, riche creuset multiculturel) dont les liens avec le Valais, peu connus, nous sont révélés.

La pièce la plus émouvante de cette mosaïque reste le récit de la relation qui lia l’auteur avec un homme beaucoup plus âgé que lui, son beau-père. Ils partagèrent de longues années l’appartement de Lausanne; une relation profonde de type père-fils se développa entre les deux hommes. Gicou, un homme qui s’était construit lui-même, lui apparut comme un exemple d’humanité et de chaleur, un homme à l’ancienne peut-on dire… De même que cette marche ultime de l’ Europe, la Roumanie est, en fait, la vieille Europe, Georges (Gicou) lui apparut comme un Européen de vieille souche non contaminé par l’aliénation et la froideur actuelles. Le rituel même qui accompagne la mort, des soins prodigués au corps du défunt en passant par l’ office religieux du christianisme oriental, fastueux même quand il est simple, en finissant par l’immersion des cendres dans les eaux sablonneuses du Danube près d’ aller à la mer sont autant d’ occasions pour le fougueux révolté de rendre un hommage sentimental au levant de son désir.

Fils d’un douanier surveillant naguère les frontières suisses, Gérard Delaloye, lui, patrouille inlassablement le long des marges de l’Europe, une Europe des valeurs anciennes qui s’effritent, dont de minces traces  persévèrent dans le vouloir exister. Il nous livre le témoignage précieux d’un observateur amoureux qui ne peut laisser indifférent.

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Où l’on parle de l’euthanasie diplomatique de la Communauté politique européenne

 Au cours de l’hiver 1940-1941, Altiero Spinelli, homme politique italien alors assigné à résidence par Mussolini sur l’île de Ventotene, définit avec clarté dans un Manifeste, les objectifs de la résurrection européenne à venir après la fin de la guerre. Pour lui, l’Etat fédéral européen devra :

a) Se doter d’organes et de moyens suffisants pour que ses délibérations soient exécutées par chaque Etat fédéral national. Ces délibérations auront pour objectif le maintien d’un ordre commun, tout en laissant aux États l’autonomie nécessaire à leur développement politique selon les spécificités propres aux différents peuples; b) Disposer d’une armée européenne se substituant aux armées nationales ; c) Mettre fin avec détermination aux autarcies économiques nationales, épine dorsale des régimes autoritaires.

On ne saurait mieux dire : un gouvernement, une armée et une intégration économique. C’est l’Organisation Européenne de Coopération Economique (OECE) fondée le 16 avril 1948 par 17 pays européens qui se chargera de libéraliser les échanges en commençant par s’entraîner avec la répartition du plan Marshall entre les quémandeurs. Cette modeste entrée dans la globalisation rencontrera le succès que l’on sait, mais dans les faits c’est Jean Monnet, un homme d’influence français qui passerait aujourd’hui pour un technocrate de haut vol, qui parviendra à imposer une stratégie gagnante à partir d’une entente franco-allemande en réunissant autour d’une même table les deux géants de l’Europe occidentale, ennemis héréditaires depuis des siècles (avec notamment les trois guerres de 1870, 1914 et 1939) et en les forçant de gérer ensemble la base de leurs capacités militaires : la production du charbon et de l’acier. Il s’agit pour Jean Monnet de transférer ces secteurs nationaux à une entité commune en quelque sorte « dénationalisée » ouverte aux autres États européens, cela donnera la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CED), premier embryon de l’intégration économico-politique européenne sur un projet français (mai 1950) qui gagnera immédiatement le soutien des Allemands (Adenauer) des Italiens (De Gasperi) et du Benelux (Spaak). Malgré le refus britannique – il n’est pas question pour eux d’abandonner une parcelle de leur souveraineté – le succès est rapide et colossal par rapport à ce qu’était l’Europe des années 1930. Le projet ne manque pas de panache :

La mise en commun des productions de charbon et d’acier assurera (…) la première étape de la Fédération européenne. Cette proposition réalisera les premières assises concrètes d’une Fédération européenne indispensable à la préservation de la paix. (Déclaration Monnet-Schuman)

Toutefois, les difficultés apparaîtront elles aussi avec l’envie d’aller plus loin. Un élément extra-européen – la guerre froide entre les USA et l’URSS – posera rapidement un problème politique de fond : était-il possible de réarmer l’Allemagne devenue en 1949 la République fédérale allemande admise dans le concert des nations occidentales. Là aussi les pères de l’Europe, en particulier Jean Monnet, allèrent vite, beaucoup trop vite : les esprits n’étaient pas mûrs pour oublier si tôt les crimes nazis. Entre 1951 et 1952, diplomates, généraux et technocrates imaginent, sur le modèle de la CECA, la création d’une  CED qui comporterait un Conseil des ministres, un parlement, une Cour de justice, un Exécutif collégial et, surtout, une armée d’un demi-million d’hommes dont 200000 Allemands. Pour les victimes de la guerre, le choc est rude ! Comme cette armée européenne sera membre de l’OTAN, son commandement sera américain. En, France gaullistes et communistes montent au créneau contre cette soumission militaire aux Américains. De Gaulle :

Voici que le projet artificieux d’une armée dite « européenne » menace d’en finir de jure avec la souveraineté française. Il s’agirait en effet que notre armée disparût dans une création hybride placée pour donner le change sous le vocable de l’Europe. Mais comme l’Europe, en tant qu’entité responsable et souveraine n’existe absolument pas, faute que l’on ait – d’ailleurs – fait ce qu’il faut pour qu’elle existe, c’est aux mains du « grand chef » américain que cette force serait remise.

Après deux ans d’empoignades politiques, la CED est vigoureusement repoussée par l’Assemblée nationale française le 30 août 1954 alors que les autres partenaires prévus l’ont déjà acceptée depuis longtemps. Il vaut la peine de souligner pour les gens de la gauche non-communistes que Pierre Mendès-France alors chef du gouvernement était lui aussi opposé à la CED. Il est par ailleurs plus qu’intéressant, disons fondamental, de noter que ces grandes décisions sur la création d’instances supranationales ne sont jamais soumises aux peuples européens, mais seulement à leurs parlements. Malgré quelques votes ultérieurs, ces carences démocratiques pèsent lourd dans la crise actuelle.

Une chose encore. De Gaulle ironise lourdement sur le manque de structure à proprement parler politique de ces débuts d’Europe. Le brave homme ne manque pas culot : il sait très bien que les gaullistes, comme les communistes et  d’autres encore, se sont opposés vigoureusement à un projet de Communauté politique européenne (CPE) étudié parallèlement à la CED par l’équipe de Jean Monnet. Mais face aux remugles exhalés par le débat CED, on dirait à lire la prose sur la CPE que le moral n’y est pas. C’est encore un premier ministre français, Georges Bidault, qui donne le coup d’assommoir :

Des hommes qu’un irréprochable attachement aux traditions antiques destine à faire entendre la voix de la terre et des morts, s’inquiètent d’une entreprise dont ils redoutent qu’elle n’aboutisse à l’effacement des patries.

Pauvre Bidault ! Attaché au passé contre l’avenir, il terminera une carrière politique brillante notamment comme successeur de Jean Moulin avant de rallier en 1962 la piétaille fasciste de l’OAS. En novembre 1953, la CPE est enterrée :

Il est clair que son destin est désormais scellé, celui que l’on nomme pudiquement euthanasie diplomatique. Le traité est discrètement  remis dans le tiroir des oubliettes, dont il ne sortira plus.

Quelques mois plus tard, en juin 1954, les pères de l’Europe se remettent au travail sous la houlette de Paul-Henri Spaak soutenu par un ministre italien et probablement séduits par le soleil sicilien, ses orangers et ses vins donnent, par la résolution de Messine, le branle aux négociations qui aboutiront en 1957 au traité de Rome et à la création du Marché Commun. Mais ce pas de géant relève d’une autre histoire.

Sources : Alfonso Mattera : Notre européanité (Ed. Lextenso, Paris, 2014)

(A suivre sous peu)

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Europe. Quelle Europe? Mon cœur pleure toujours l’Europe!

Toujours déprimé par la gabegie européenne et le sinistre sabbat des sorciers opportunistes je suis allé à la recherche des causes. C’est important les causes.

Quelle plongée, mes amis ! Il n’est pas journal, radio, télé ou sogenannte réseau social qui se fende d’éditos, commentaires, enquêtes ou je ne sais quoi sur la fin de l’Union européenne, sa chute, échec, faillite, débâcle, déroute et j’en passe. Il est vrai que depuis quelques mois, l’actualité bouscule nos certitudes et nous invite à réfléchir très sérieusement à l’avenir européen. Ce que j’ai fait dans mon coin en redémarrant du degré zéro soit du début de la reconstruction du continent dès la fin de la seconde guerre mondiale. Chacun était conscient qu’il serait hautement ridicule de repartir avec le slogan qui amusa les commentateurs et les experts après la fin de la boucherie de 14-18 : « Plus jamais ça ! » alors que leurs diplomates, géographes, stratèges, économistes et autres avaient bravement unis leurs forces pour compliquer les choses à l’extrême en créant par exemple le trop fameux couloir de Dantzig. Mais malgré et au-delà de la pensée dominante et des élites gouvernantes, quelques philosophes, historiens et politologues tournaient autour de l’utopie européenne sans toutefois parvenir à capter l’attention de masses tout entières à l’écoute des sirènes nationalistes. Battu aux élections législatives de 1945, Winston Churchill s’occupe en jouant les oracles. En mars 1946, c’est le Westminster College de Fulton aux Etats-Unis qu’il choisit pour lancer sa solennelle dénonciation du «rideau de fer» qui de la Baltique à Trieste est tombé sur l’Europe. . Le discours de Churchill ne fait en réalité que poser les premiers jalons de la guerre froide que son discours du 4 mars 1946 à l’université de Fulton (Missouri) conceptualisera avec fougue :

De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États d’Europe centrale et orientale. Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia, toutes ces villes célèbres et les populations qui les entourent se trouvent désormais dans ce que je dois appeler la sphère soviétique, et sont toutes soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l’influence soviétique, mais aussi à un degré très élevé et, dans beaucoup de cas, à un degré croissant, au contrôle de Moscou. (Merci Wikipédia)

A la lecture de ce fragment, les cinéphiles se remémorent aussitôt un film, Le troisième Homme de Carol Reed, qui donne magnifique description de la Vienne d’après-guerre encore partiellement occupée par les Soviétiques. En septembre de la même année, deux discours importants annoncent la mise en place des politiques européennes d’après-guerre. Le coup d’envoi un donné par James Byrnes qui après avoir secondé le président Roosevelt comme proche conseiller était devenu le secrétaire d’Etat de Truman. Le 6 septembre 1946, à Stuttgart, il plaide l’abandon de la ligne prônée dès 1944 par le secrétaire au Trésor Henry Morgenthau, à savoir le démantèlement de l’industrie lourde allemande la reconstruction du pays en l’abandonnant à l’agriculture et à l’élevage. Les Allemands bergers de moutons! éleveurs de cochons! Le discours de Byrnes fait l’effet d’une bombe et donne un souffle nouveau aux Allemands qui vivent alors dans des champs de ruines et en pleine famine, ruminant leur défaite et subissant une quadruple occupation d’armées peu enclines à leur faire des cadeaux.

Le second choc est asséné par le discours de Churchill du 19 septembre à l’Université de Zurich dont j’ai parlé ici il y a quelques jours. Si en se faisant le héraut des États-Unis d’Europe il veut mettre un peu de baume sur un continent ravagé par une guerre terrible, Churchill n’oublie toutefois pas la réalité des relations internationale, l’agressivité des Soviétiques qui trainent les pieds pour respecter les accords de Yalta. Cependant son adhésion à l’idée européenne est relativement ancienne : en 1942 déjà il en faisait part à Anthony Eden, son ministre des Affaires étrangères. Mais jamais la participation de la Grande-Bretagne n’y était envisagée. Ni d’ailleurs celle de la Suisse dont il salua la neutralité envers l’Allemagne pendant la guerre (ce qui est moins saluable de nos jours!).

En fait, dès la guerre terminée, la reconstruction européenne s’emmanche mal car les vainqueurs d’Hitler ne se sont jamais fait confiance pendant le conflit, même si leur collaboration fut efficace. On le vit encore dans les semaines qui suivirent la reddition allemande avec les magouilles utilisées par les Américains pour s’assurer le contrôle total du Japon en obtenant sa reddition inconditionnelle avant l’entrée en guerre de l’URSS par le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaky. Cela permit à Washington de faire du Japon, sur fond de mépris raciste anti jaune typiquement américain, cet Etat à souveraineté limitée que nous connaissons depuis 1945 sans que cela ne fasse honte à personne.

Quelques mois après Churchill, en mars 1947, Harry S. Truman, le président américain, reprend à son compte un durcissement politique envers l’URSS et officialise les propositions d’« endiguement » (containment) défendues par George Kennan fin connaisseur du monde soviétique : le pouvoir américain mettra tout en œuvre pour empêcher un accroissement de l’influence soviétique en Europe. Le tournant anticommuniste est décisif, la rupture totale : cela revient à militariser la guerre froide, à donner à l’OTAN un pouvoir politique considérable. En juin de la même année, l’administration américaine met en place le Plan Marshall qui sous la protection de l’OTAN va fournir une importante aide économique aux pays occidentaux victimes de la guerre. L’OTAN dont la création est définitivement formalisée en avril 1949 s’empare dans les faits de la direction de l’Europe, de ce que l’on a appelé pendant des décennies le monde libre. Un bel exemple de son pouvoir politique est donné en Suisse par le Hotz-Linder-Agreement conclu le 23 juillet 1951 entre la Suisse et les Etats-Unis, accord soumettant tacitement la Suisse à l’embargo contre les pays de l’Est. De surcroît, étroitement liée à cet accord,  il faut aussi tenir compte de l’adhésion de la Suisse, le 9 janvier 1952, au Mutual Defense Assistance Act ; ainsi l’OTAN met la Suisse parmi les pays ayant droit aux matières premières pour le réarmement. Officiellement donc la Suisse n’accepte pas l’embargo mais en respectant tacitement les listes fixées par l’OTAN, elle y participe bel et bien ! (Merci au professeur H.-U. Jost pour cette information).

Une fois le branle donné à la reconstruction économique du Vieux Continent sous surveillance et protection militaire étasunienne, les « experts » en matière économique et politique commencèrent à s’agiter en vue de donner une cohérence au développement de l’idée européenne. Un développement qui, notons-le d’emblée, jamais ne s’appuya sur les peuples ou les opinions publiques. Les temps étaient autoritaires, pas rigolos du tout, les gens obéissaient au doigt et à l’œil, la démocratie était plus que formelle, les enfants respectaient les instits, les femmes ne votaient pas, bref : quand aujourd’hui on persifle la bureaucratisation de Bruxelles, sa rigidité, il faut voir d’où elle vient, comment se passait la vie de tous les jours il y a encore un demi-siècle. Et si vous désirez vous donner un frisson passéiste venez donc en Roumanie vous confronter aux conséquences induites d’un bête froissement de tôles dans un carrefour : comme nombre de nouveaux États européens du XIXe siècle, la Roumanie n’a fait que s’inspirer des mœurs françaises de l’époque. Et les a gardées. Heureusement pour nous et les générations futures, la France s’est rattrapée en engendrant les soixante-huitard(e)s qui balayèrent en rigolant ces vieilleries.

Les premiers pas européens furent accomplis par un millier de politiciens, intellectuels, universitaires et autres « experts » de plusieurs nations au Congrès de La Haye en mai 1948. La situation était très tendue car les Soviétiques avaient bouclé la Tchécoslovaquie quelques semaines plus tôt. Churchill occupe une présidence d’honneur, Denis de Rougemont prononce le discours de clôture. Les idées et les espoirs partent dans tous les sens – unionisme ou fédéralisme notamment – mais sont plombés par le coup de Prague et la peur de Moscou. Toutefois le congrès ouvre la voie au Traité de Londres (5 mai 1949) qui invente le Conseil de l’Europe et à la création du Collège d’Europe à Bruges (fabrique d’eurocrates) et du Centre européen de la Culture à Genève (fabrique d’on ne sait quoi)

Le vrai coup d’envoi de l’Union européenne viendra cependant de l’initiative de Robert Schuman, un politicien plutôt falot, conservateur catholique (il est aujourd’hui en procès de béatification au Vatican !) mais qui ne manquait pas d’atouts : né en 1886 à Luxembourg ville de sa mère (le luxembourgeois est sa langue maternelle) il hérite néanmoins de la nationalité allemande de son père citoyen de la Lorraine alors occupée par l’empire de Guillaume II avant de devenir Français lors du retour de l’Alsace-Lorraine à la France. Ministre en 1940 lors de la défaite, il vote les pleins pouvoirs à Pétain. Nationalement indigne en 1945, il sera pardonné par de Gaulle et reprendra sa carrière politique. Député de Moselle de 1919 à 1962. Dix-sept fois ministres sous diverses casquettes dans autant de gouvernement. Signez-vous : ce monsieur est un père de l’Europe ! Son idée pharamineuse ? Placer la production réunie du charbon et de l’acier de la France et de l’Allemagne sous la direction d’une Haute Autorité (lisez : des experts). Il en fait la proposition le 9 mai 1950 en précisant que d’autres États européens pourraient être associés à ce plan qui donnera naissance à la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier). L’enthousiasme est tel qu’en deux ans l’affaire est emballée et le 28 avril 1952 la France, l’Allemagne (encore occupée), l’Italie et le Benelux signent le traité fondateur de la CECA avec siège à Strasbourg. A la fin de l’année, ce fœtus européen compte déjà un millier de fonctionnaires. C’est ce qu’on appelle démarrer sur les chapeaux de roue.

(à suivre sous peu)

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Souvenirs, souvenirs : Churchill à Zurich en 1946

Il n’est pas inutile dans l’immense gabegie européenne qui règne aujourd’hui, de jeter un coup d’œil aux débuts de cette Europe qui flanche, dit-on. Voici un rappel du fameux discours de Churchill sur l’Europe à un moment ou la Grande-Bretagne n’y était pas du tout.

Churchill consacra la journée du 19 septembre à Zurich où une foule immense se massa à son passage. Le correspondant de la Feuille d’Avis de Lausanne articule le chiffre de 150.000 personnes! Churchill avait décidé de prononcer dans l’Aula de l’Université un grand discours de politique internationale et demanda au recteur de convoquer les radios d’Europe et d’Amérique. Une fois encore les autorités paniquèrent et il fallut tout le doigté de Max Petitpierre pour que ses collègues renoncent à exiger de Churchill qu’il soumette son discours au Conseil fédéral avant de le prononcer. Quand il termina son allocution sur les mots: La Grande-Bretagne, le Commonwealth, la puissante Amérique et, j’en ai confiance, la Russie aussi – tout serait alors pour le mieux – doivent être les amis et les soutiens de la nouvelle Europe et défendre son droit à la vie et à la prospérité. Et c’est dans cette pensée que je vous dis: que l’Europe ressuscite!, les applaudissements furent frénétiques.

En Europe par contre les réactions furent très mitigées. En France, comme Churchill avait parlé du nécessaire rapprochement franco-allemand, c’est la stupéfaction et souvent l’indignation tant les blessures de la guerre étaient fraîches et le souvenir du pétainisme encore proche. Moscou pour sa part n’y voit qu’une machine de guerre antisoviétique. Londres ne réagit pas officiellement, le gouvernement travailliste rappelant que Churchill parlait à titre privé. La presse conservatrice soutient son leader du bout des lèvres, et le Times, avec un humour malicieux se plaît à souligner que Winston Churchill «a excellemment choisi l’endroit d’où il a parlé». Le journal fait ensuite l’éloge du fédéralisme qu’il cite en exemple, mais c’est pour mieux asséner une ultime perfidie: «L’histoire de la Confédération offre aussi le spectacle, dans les relations de la Suisse avec les pays européens, de difficultés sans nombre. La Suisse s’est montrée de tous les États d’Europe le moins disposé à s’unir pour une action commune. Si jamais la proposition de Churchill de créer les États-Unis de l’Europe devait se réaliser, la Suisse ne pourra guère être comptée parmi ses États fondateurs».

On voit très bien dans ces quelques lignes les arrière-pensées de Churchill: la gouvernance du monde appartient aux Anglo-saxons et aux Russes. Les Allemands et les Italiens, ennemis vaincus, doivent se reconstruire dans le cadre d’une petite Europe. La France, honteusement écrabouillée en 1940, est, quoiqu’elle se flatte de la victoire finale, reléguée à leur niveau. Ce que le grand homme ne voit pas est que la Grande-Bretagne comme la France a perdu son empire dans la guerre et qu’elle ne s’en remettra pas. Traduite en termes politiques, cette situation devrait impliquer une autre structure de l’ONU avec un Conseil de sécurité donnant un siège aux Anglo-saxons et un autre à une Europe fédéraliste conçue dès le départ comme une puissance étatique dont de Gaulle, nationaliste pur sucre, ne voulait en aucun cas. Dès la guerre terminée la construction européenne s’emmanche mal.

 

 

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La mort de Balzac

L’autre soir, en quête d’une lecture, je me suis saisi d’un opuscule oublié depuis des années entre deux biographies monumentales jamais lues de Balzac. Je fais partie de ces lecteurs qui préfèrent l’œuvre à l’auteur et me contente en général de jeter sur les biographies un œil distrait tant les vies d’écrivains, sauf rares exceptions, sont plates et monotones. De Balzac auquel je voue une passion démesurée qui m’a fait lire sa Comédie humaine, volume après volume, au fil de sa parution en Pléiade, dès 1976 (à commencer par La Maison du chat-qui-pelote), je me suis contenté pendant quarante ans de savoir qu’il était toujours à court d’argent, que les femmes ne l’indifféraient pas, qu’il se prétendait réac ce qui n’était pas manifeste. Et, surtout, qu’il avait nourri une passion extrême pour une lectrice polonaise vivant en Ukraine dont le charme l’avait séduit à distance. Ce qu’il avait vérifié de visu en la draguant sur le quai de Neuchâtel. Mais je ne la savais même pas si belle ! Le petit ouvrage signé Octave Mirbeau s’intitule La mort de Balzac. Joliment édité, manifestement destiné à des mordus de Balzac, le livre ne rata pas son effet : calé dans un fauteuil, je l’avalai en deux petites heures et, le reposant, je me précipitai à l’extérieur respirer l’air pur des Carpates pour échapper à une horrible odeur de mort qui, soudain, me semblait avoir envahi la pièce.

Mirbeau, aujourd’hui trop oublié, est un grand maître. En quelques pages, il m’apprit que l’amour fou liant Balzac et Mme Hanska ne faiblit pas pendant près de vingt ans parce que, écrit-il, au-delà de la passion, cet amour devait beaucoup « à deux toniques puissants, à deux excitants admirables : l’imagination et la distance. » Et, faut-il ajouter, à la soif impérieuse d’argent de l’écrivain. A la fin le besoin d’argent prit le dessus et à force d’insistance et de pressions elle céda et accepta de l’épouser. Du coup l’enchantement se dissipa et ils se détestèrent au point de cesser toute relation bien que partageant le même toit. La dame repri sa liberté et des amants. Quant à Balzac, très malade depuis des années, il vit son état se dégrader très vite pour se retrouver en quelques mois à l’article de la mort :

Tout à coup, il [Balzac] regarda Nacquart [son médecin], le regarda longtemps, avec une sorte de sourire résigné, où il y avait pourtant comme un reproche. Et il dit, dans l’intervalle de ses halètements : « Ah ! oui !… je sais… il me faudrait Bianchon… Il me faudrait Bianchon… Bianchon me sauverait, lui ! » Son orgueil de créateur ne faiblissait pas devant la mort. Toute sa foi dans son œuvre, il l’affirmait encore dans ces derniers mots, qu’il prononça avec une conviction sublime : « Il me faudrait Bianchon !… »

(…) Dans l’après-midi, nous [Mme Balzac ex Hanska et son amant le peintre Gigoux] apprîmes par la garde que Balzac était entré en agonie. Depuis qu’il s’était réveillé de son assoupissement, il n’avait plus sa connaissance. Ses yeux étaient grands ouverts, mais il ne voyait plus rien. Il râlait, d’un grand râle sourd qui, parfois, lui soulevait la poitrine, à la faire éclater. Le plus souvent, il demeurait calme, la tête enfouie dans l’oreiller, sans le moindre mouvement… N’eussent été le bruit de sa gorge et le gargouillement de son nez, on l’eût cru déjà mort. Le drap était tout mouillé de la sueur soudaine, fétide, qui lui ruisselait du visage et de tout le corps. La garde conta : « Monsieur a, au bout de chaque doigt, une énorme goutte de sueur que le drap pompe et qui se renouvelle sans cesse… On dirait qu’il se vide, surtout par les doigts… C’est extraordinaire !… » Elle n’avait jamais vu ça. Elle dit : « Ah ! Madame fera bien de ne pas entrer… Vrai ! c’est pas engageant, pour une dame !… J’en ai veillé, vous pensez !… Mais des comme Monsieur !… Oh ! là ! là !… Et j’ai beau mettre du chlore !… » Elle dit aussi : « Il me faudra une paire de beaux draps, tout à l’heure, pour que je fasse la toilette. Le valet de chambre n’en a plus que de vieux… » Et comme la pauvre femme, épouvantée de tous ces détails, répétait : « La toilette ! mon Dieu ! c’est vrai ! la toilette !… », la garde la rassurait d’un affreux sourire : « Oh ! Madame n’a pas besoin d’être là… Que Madame ne se tourmente pas… Ce n’est rien, j’ai l’habitude, allez ! » La journée passa ainsi, lugubre et lente, éternelle. Il ne me fut pas permis de sortir, d’aller à mes affaires, à mon atelier, où j’avais donné un rendez-vous important… Chaque fois que j’en émettais le désir, elle s’accrochait à moi, poussait de petits cris : « Non ! Non !… Ne me laisse pas toute seule, ici… Ton atelier !… Reste avec moi, je t’en prie !… » Si la garde se présentait pour demander quelque chose qui lui manquait ou pour nous tenir au courant des progrès de l’agonie, elle se bouchait les oreilles, ne voulant rien entendre. Elle la pria même de ne revenir que « quand tout serait fini ». La sorte d’enfant tardif, d’animal hébété, que peut devenir une femme qui, comme Mme de Balzac, avait la réputation – exagérée, d’ailleurs – d’être une créature supérieure, énergique, brillante, je n’aurais jamais cru que cela fût possible à ce point ! Car j’ai toujours vu, au contraire, les femmes plus fortes que les événements et donnant aux hommes l’exemple du courage, de l’endurance, de la maîtrise de soi… Elle, elle n’était plus rien… plus rien… Ce n’était plus un être de raison, ce n’était pas même une folle, pas même une bête… Ah ! quelle pitié… ce n’était rien… Vaincue par la fatigue, engourdie par la chaleur de cette chambre fermée, elle consentit à s’étendre sur la chaise-longue, où elle sommeilla, d’un sommeil pénible, troublé, jusqu’à la nuit… J’avais pris un livre : Le Médecin de Campagne, je me souviens… un exemplaire décousu, déchiré, sali à force d’avoir été lu et relu… Mais, faut-il vous le dire ? j’étais totalement abruti, aussi incapable de lire n’importe quoi que de penser à quoi que ce soit. Je n’éprouvais qu’une sensation, l’ennui de ne savoir que faire, de ne savoir que dire, l’ennui d’être là… Surtout, je souffrais cruellement de ne pouvoir pas fumer… Et, dans cette maison en plein Paris, où, plus délaissé qu’une bête malade au fond d’un trou, dans les bois, mourait le plus grand génie du siècle, j’écoutais, sans être impressionné par l’atrocité de ce drame, j’écoutais l’immense, le lugubre silence que troublait seulement, de loin en loin, le bruit humain, l’unique bruit humain de deux immondes savates, traînant, derrière la porte, dans le couloir…

Le lendemain, Mme Balzac retrouva décence et aplomb, les conditions de la mort du génie furent enterrées avec lui. Sans rompre sa liaison avec Jean Gigoux. Des années après la mort de sa maîtresse, le peintre raconta à Octave Mirbeau les sinistres circonstances de l’agonie de Balzac. Mirbeau reprit l’histoire dans un livre qu’il publia en 1907 sans savoir que la fille octogénaire d’Eve Hanska vivait encore. Obéissant à ses véhémentes protestations, il retire les 62 pages de « La mort de Balzac » de son livre, ce qui n’atténue en rien la virulence du scandale, mais calme la vieille dame à qui il promet qu’il ne publiera pas le texte, ce qui ne l’empêche d’en distribuer quelques exemplaires à des amis.

C’est le fac-similé d’un de ces exemplaires publié en 1989 par Du Lérot éditeur que j’ai acheté le 13 février 1992 sans doute à La Librairie à Morges et que par un hasard étonnant j’ai lu à Sibiel par un samedi 13 février assez maussade.

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