La France occupée chez Zola et Vercors

Lisant il y a quelques semaines La Débâcle, le roman que Zola consacra à l’invasion de la France par les armées allemandes en automne 1870, une petite scène à la fin du livre me fit sursauter :

« Enfin, la maison se trouvait encore augmentée du nouvel hôte, M De Gartlauben, capitaine de la landwehr, dont le régiment avait remplacé à Sedan les troupes actives. Malgré son grade modeste, c’était là un puissant personnage, car il avait pour oncle le gouverneur général installé à Reims, qui exerçait sur toute la région un pouvoir absolu. Lui aussi se piquait d’aimer Paris, de l’avoir habité, de n’en ignorer ni les politesses ni les raffinements ; et, en effet, il affectait toute une correction d’homme bien élevé, cachant sous ce vernis sa rudesse native. Toujours sanglé dans son uniforme, il était grand et gros, mentant sur son âge, désespéré de ses quarante- cinq ans. Avec plus d’intelligence, il aurait pu être terrible ; mais sa vanité outrée le mettait dans une continuelle satisfaction, car jamais il n’en venait à croire qu’on pouvait se moquer de lui.

(…) Dans la seconde quinzaine de septembre, le capitaine De Gartlauben tomba chez lui, un soir de pluie diluvienne. La première heure fut assez rude. Il parlait haut, exigeait la plus belle chambre, faisait sonner son sabre sur les marches de l’escalier. Mais, ayant aperçu Gilberte, il devint correct, s’enferma, passa d’un air raide, en saluant poliment. Il était très adulé, car on n’ignorait pas qu’un mot de lui au colonel, qui commandait à Sedan, suffisait pour faire adoucir une réquisition ou relâcher un homme. Récemment, son oncle, le gouverneur général, à Reims, avait lancé une proclamation froidement féroce, décrétant l’état de siège et punissant de la peine de mort toute personne qui servirait l’ennemi, soit comme espion, soit en égarant les troupes allemandes qu’elles seraient chargées de conduire, soit en détruisant les ponts et les canons, en endommageant les lignes télégraphiques et les chemins de fer. L’ennemi, c’étaient les français ; et le cœur des habitants bondissait, en lisant la grande affiche blanche, collée à la porte de la commandature, qui leur faisait un crime de leur angoisse et de leurs vœux. Il était si dur déjà d’apprendre les nouvelles victoires des armées allemandes par les hourras de la garnison ! Chaque journée amenait ainsi son deuil, les soldats allumaient de grands feux, chantaient, se grisaient, la nuit entière, tandis que les habitants, forcés désormais de rentrer à neuf heures, écoutaient du fond de leurs maisons noires, éperdus d’incertitude, devinant un nouveau malheur. Ce fut même dans une de ces circonstances, vers le milieu d’octobre, que M De Gartlauben fit, pour la première fois, preuve de quelque délicatesse. Depuis le matin, Sedan renaissait à l’espérance, le bruit courait d’un grand succès de l’armée de la Loire, en marche pour délivrer Paris. Mais, tant de fois déjà, les meilleures nouvelles s’étaient changées en messagères de désastres ! Et, dès le soir, en effet, on apprenait que l’armée bavaroise s’était emparée d’Orléans. Rue Maqua, dans une maison qui faisait face à la fabrique, des soldats braillèrent si fort, que le capitaine, ayant vu Gilberte très émue, alla les faire taire, en trouvant lui-même ce tapage déplacé.

Le mois s’écoula, M De Gartlauben fut encore amené à rendre quelques petits services. Les autorités prussiennes avaient réorganisé les services administratifs, on venait d’installer un sous-préfet allemand, ce qui n’empêchait pas d’ailleurs les vexations de continuer, bien que celui-ci se montrât relativement raisonnable. Dans les continuelles difficultés qui renaissaient entre la commandature et le conseil municipal, une des plus fréquentes était la réquisition des voitures ; et toute une grosse affaire éclata, un matin que Delaherche n’avait pu envoyer, devant la sous-préfecture, sa calèche attelée de deux chevaux : le maire fut un moment arrêté, lui-même serait allé le rejoindre à la citadelle, sans M. De Gartlauben, qui apaisa, d’une simple démarche, cette grande colère. Un autre jour, son intervention fit accorder un sursis à la ville, condamnée à payer trente mille francs d’amende, pour la punir des prétendus retards apportés à la reconstruction du pont de Villette, un pont détruit par les prussiens, toute une déplorable histoire qui ruina et bouleversa Sedan. Mais ce fut surtout après la reddition de Metz que Delaherche dut une véritable reconnaissance à son hôte. L’affreuse nouvelle avait été pour les habitants comme un coup de foudre, l’anéantissement de leurs derniers espoirs ; et, dès la semaine suivante, des passages écrasants de troupes s’étaient de nouveau produits, le torrent d’hommes descendu de Metz, l’armée du prince Frédéric-Charles se dirigeant sur la Loire, celle du général Manteuffel marchant sur Amiens et sur Rouen, d’autres corps allant renforcer les assiégeants, autour de Paris. Pendant plusieurs jours, les maisons regorgèrent de soldats, les boulangeries et les boucheries furent balayées jusqu’à la dernière miette, jusqu’au dernier os, le pavé des rues garda une odeur de suint, comme après le passage des grands troupeaux migrateurs. Seule, la fabrique de la rue Maqua n’eut pas à souffrir de ce débordement de bétail humain, préservée par une main amie, désignée simplement pour héberger quelques chefs de bonne éducation.

Aussi Delaherche finit-il par se départir de son attitude froide. Les familles bourgeoises s’étaient enfermées au fond de leurs appartements, évitant tout rapport avec les officiers qu’elles logeaient. Mais lui, agité de son continuel besoin de parler, de plaire, de jouir de la vie, souffrait beaucoup de ce rôle de vaincu boudeur. Sa grande maison silencieuse et glacée, où chacun vivait à part, dans une raideur de rancune, lui pesait terriblement aux épaules. Aussi commença-t-il, un jour, par arrêter M De Gartlauben dans l’escalier, pour le remercier de ses services. Et, peu à peu, l’habitude fut prise, les deux hommes échangèrent quelques paroles, quand ils se rencontrèrent ; de sorte qu’un soir le capitaine prussien se trouva assis, dans le cabinet du fabricant, au coin de la cheminée où brûlaient d’énormes bûches de chêne, fumant un cigare, causant en ami des nouvelles récentes. Pendant les premiers quinze jours, Gilberte ne parut pas, il affecta d’ignorer son existence, bien qu’au moindre bruit il tournât vivement les yeux vers la porte de la chambre voisine. Il semblait vouloir faire oublier sa situation de vainqueur, se montrait d’esprit dégagé et large, plaisantait volontiers certaines réquisitions qui prêtaient à rire. Ainsi, un jour qu’on avait réquisitionné un cercueil et un bandage, ce bandage et ce cercueil l’amusèrent beaucoup. Pour le reste, le charbon de terre, l’huile, le lait, le sucre, le beurre, le pain, la viande, sans compter des vêtements, des poêles, des lampes, enfin tout ce qui se mange et tout ce qui sert à la vie quotidienne, il avait un haussement d’épaules : mon dieu ! Que voulez-vous ? C’était vexatoire sans doute, il convenait même qu’on demandait trop ; seulement, c’était la guerre, il fallait bien vivre en pays ennemi. Delaherche, qu’irritaient ces réquisitions incessantes, gardait son franc-parler, les épluchait chaque soir, comme s’il eût examiné le livre de sa cuisine. Pourtant, ils n’eurent qu’une discussion vive, au sujet de la contribution d’un million, dont le préfet prussien De Rethel venait de frapper le département des Ardennes, sous le prétexte de compenser les pertes causées à l’Allemagne par les vaisseaux de guerre français et par l’expulsion des allemands domiciliés en France. Dans la répartition, Sedan devait payer quarante-deux mille francs. Et il s’épuisa à faire comprendre à son hôte que cela était inique, que la situation de la ville se trouvait exceptionnelle, qu’elle avait déjà trop souffert pour être ainsi frappée. D’ailleurs, tous deux sortaient plus intimes de ces explications, lui enchanté de s’être étourdi du flot de sa parole, le prussien content d’avoir fait preuve d’une urbanité toute parisienne.

Un soir, de son air gai d’étourderie, Gilberte entra. Elle s’arrêta, en jouant la surprise. M De Gartlauben s’était levé, et il eut la discrétion de se retirer presque tout de suite. Mais, le lendemain, il trouva Gilberte installée, il reprit sa place au coin du feu. Alors, commencèrent des soirées charmantes, que l’on passait dans ce cabinet de travail, et non dans le salon, ce qui établissait une distinction subtile. Même, plus tard, lorsque la jeune femme eut consenti à faire de la musique à son hôte, qui l’adorait, elle se rendait seule dans le salon voisin, en laissait simplement la porte ouverte. Par ce rude hiver, les vieux chênes des Ardennes brûlaient à grande flamme, au fond de la haute cheminée, on prenait vers dix heures une tasse de thé, on causait dans la bonne chaleur de la vaste pièce. Et M De Gartlauben était visiblement tombé amoureux fou de cette jeune femme si rieuse, qui coquetait avec lui comme elle faisait autrefois, à Charleville, avec les amis du capitaine Beaudoin. Il se soignait davantage, se montrait d’une galanterie outrée, se contentait de la moindre faveur, tourmenté de l’unique souci de n’être pas pris pour un barbare, un soldat grossier violentant les femmes.

Et la vie se trouva ainsi comme dédoublée, dans la vaste maison noire de la rue Maqua. Tandis qu’aux repas Edmond, avec sa jolie figure de chérubin blessé, répondait par monosyllabes au bavardage ininterrompu de Delaherche, en rougissant dès que Gilberte le priait de lui passer le sel, tandis que le soir M De Gartlauben, les yeux pâmés, assis dans le cabinet de travail, écoutait une sonate de Mozart que la jeune femme jouait pour lui au fond du salon… »

En quelques lignes, nous avons l’essentiel de l’intrigue du Silence de la mer de Vercors. Je ne sais si Vercors s’inspira de Zola mais sa nouvelle a une élégance, une tension intérieure, une vérité qui justifient son immense réputation.

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Merde à Vauban ? Vraiment ?

Avoir 19 ans, quitter l’internat matu en poche, découvrir la vraie vie, lire Sartre et écouter Léo Ferré en fumant des gauloises bleues, ça laisse des traces, même un demi-siècle plus tard. Dans « Paname », le 33 tours qu’il sortit cette année-là, Ferré avait fait très fort dans la complainte : Merde à Vauban, Comme à Ostende, Si tu t’en vas, Quand c’est fini… Ces chansons, je les fredonne encore, rivées depuis toujours à mes neurones.

Si je suis allé exprès à Ostende pour vérifier ce qu’il en était des moules et des frites, avec Vauban ce fut plus facile : n’avait-il pas entouré la France d’une ceinture de citadelles impossibles à éviter dès que l’on passait la frontière? Encore gamin, j’allais vadrouiller « sur France » : de Lausanne Besançon est à portée de vélo.

Plus tard, je me suis frotté à Vauban comme touriste, admirant la disposition des fortifications, grimpant ici ou là pour dominer un fossé. Avec toujours errant dans ma tête un sonore Merde à Vauban ! que je ne manquais pas de partager avec les personnes qui m’accompagnaient.

Arrivé enfin au pays des Syldaves et de Dracula, c’est encore sur Vauban que je tombe, un architecte italien ayant eu l’idée, au début du XVIIIe siècle, de s’inspirer des idées de l’illustre maréchal français pour construire, à trois pas de chez moi, une gigantesque forteresse (12 km de murailles !) afin de protéger Alba Julia, haut lieu de la roumanitude transylvaine.

J’allais oublier : il y a quelques lustres les hasards de l’existence m’ayant fait conservateur d’un musée d’histoire militaire, c’est encore à Vauban que j’eus recours pour enrichir la bibliothèque de ce musée spécialisé dans les fortifications en Traités de défense et de l’attaque des places, voire en Traité de géométrie et de fortification. Je me fournissais chez un bouquiniste lausannois génial en son genre dont hélas la vie, la famille et le fonds de commerce furent emportés il y a deux ou trois ans par un horrible drame familial.

Je puis donc affirmer que ce maréchal constructeur m’accompagna au fil de mon existence, mais de très loin bien sûr. A tel point que jamais je n’eus l’idée de me préoccuper de sa biographie. Un maréchal de Louis XIV ! Quel intérêt ? Il a fallu que l’autre soir, bloqué dans la neige et le froid, fenêtres calfeutrées et volets tirés sous une pleine lune somptueuse mais congelante, je me sois saisi des Mémoires du duc de Saint-Simon qui dormaient sur un rayon de ma bibliothèque pour que je reste bouche bée. Ouvert au hasard, le volume me découvrit un Vauban bien différent de celui de mes préjugés. Le récit se passe début 1707, le maréchal est âgé de de 74 ans.

***

«On a vu quel était Vauban à l’occasion de son élévation à l’office de maréchal de France. Maintenant nous l’allons voir réduit au tombeau par l’amertume de la douleur pour cela même qui le combla d’honneur, et qui, ailleurs qu’en France, lui eût tout mérité et acquis. Il faut se souvenir, pour entendre mieux la force de ce que j’ai à dire, du court portrait de cette page, et savoir en même temps que tout ce que j’en ai dit et à dire n’est que d’après ses actions, et une réputation sans contredit de personne, ni tant qu’il a vécu, ni depuis, et que jamais je n’ai eu avec lui, ni avec personne qui tînt à lui, la liaison la plus légère.

Patriote comme il l’était, il avait toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations qu’il souffrait. La connaissance que ses emplois lui donnaient de la nécessité des dépenses, et du peu d’espérance que le roi fût pour retrancher celles de splendeur et d’amusements, le faisait gémir de ne voir point de remède à un accablement qui augmentait son poids de jour en jour.

Dans cet esprit, il ne fit point de voyage (et il traversait souvent le royaume de tous les biais) qu’il ne prît partout des informations exactes sur la valeur et le produit des terres, sur la sorte de commerce et d’industrie des provinces et des villes, sur la nature et l’imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Non content de ce qu’il pouvait voir et faire par lui-même il envoya secrètement partout où il ne pouvait aller, et même où il avait été et où il devait aller, pour être instruit de tout, et comparer les rapports avec ce qu’il aurait connu par lui-même. Les vingt dernières années de sa vie au moins furent employées à ces recherches auxquelles il dépensa beaucoup. Il les vérifia souvent avec toute l’exactitude et la justesse qu’il y put apporter, et il excellait en ces deux qualités. Enfin il se convainquit que les terres étaient le seul bien solide, et il se mit à travailler à un nouveau système.

Il était bien avancé lorsqu’il parut divers petits livres du sieur de Boisguilbert, lieutenant général au siège de Rouen, homme de beaucoup d’esprit, de détail et de travail, frère d’un conseiller au parlement de Normandie, qui, de longue main, touché des mêmes vues que Vauban, y travaillait aussi depuis longtemps. Il y avait déjà fait du progrès avant que le chancelier eût quitté les finances. Il vint exprès le trouver, et, comme son esprit vif avait du singulier, il lui demanda de l’écouter avec patience, et tout de suite lui dit que d’abord il le prendrait pour un fou, qu’ensuite il verrait qu’il méritait attention, et qu’à la fin il demeurerait content de son système. Pontchartrain, rebuté de tant de donneurs d’avis qui lui avaient passé par les mains, et qui était tout salpêtre, se mit à rire, lui répondit brusquement qu’il s’en tenait au premier et lui tourna le dos.

Boisguilbert, revenu à Rouen, ne se rebuta point du mauvais succès de son voyage. Il n’en travailla que plus infatigablement à son projet, qui était à peu près le même que celui de Vauban, sans se connaître l’un l’autre. De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont le système allait à une répartition exacte, à soulager le peuple de tous les frais qu’il supportait et de beaucoup d’impôts, qui faisait entrer les levées directement dans la bourse du roi, et conséquemment ruineux à l’existence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances. Aussi déplut-il à tous ceux-là, autant qu’il fut applaudi de tous ceux qui n’avaient pas les mêmes intérêts. Chamillart, qui avait succédé à Pontchartrain, examina ce livre. Il en conçut de l’estime, il manda Boisguilbert deux ou trois fois à l’Étang, et y travailla avec lui à plusieurs reprises, en ministre dont la probité ne cherche que le bien.

En même temps, Vauban, toujours appliqué à son ouvrage, vit celui-ci avec attention, et quelques autres du même auteur qui le suivirent; de là il voulut entretenir Boisguilbert. Peu attaché aux siens, mais ardent pour le soulagement des peuples et pour le bien de l’État, il les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière main. Ils convenaient sur les choses principales, mais non en tout.

Boisguilbert voulait laisser quelques impôts sur le commerce étranger et sur les denrées, à la manière de Hollande, et s’attachait principalement à ôter les plus odieux, et surtout les frais immenses, qui, sans entrer dans les coffres du roi, ruinaient les peuples à la discrétion des traitants et de leurs employés, qui s’y enrichissaient sans mesure, comme cela est encore aujourd’hui et n’a fait qu’augmenter, sans avoir jamais cessé depuis.

Vauban, d’accord sur ces suppressions, passait jusqu’à celle des impôts mêmes. Il prétendait n’en laisser qu’un unique, et avec cette simplification remplir également leurs vues communes sans tomber en aucun inconvénient. Il avait l’avantage sur Boisguilbert de tout ce qu’il avait examiné, pesé, comparé, et calculé lui-même en ses divers voyages depuis vingt ans; de ce qu’il avait tiré du travail de ceux que dans le même esprit il avait envoyés depuis plusieurs années en diverses provinces; toutes choses que Boisguilbert, sédentaire à Rouen, n’avait pu se proposer, et l’avantage encore de se rectifier par les lumières et les ouvrages de celui-ci, par quoi il avait raison de se flatter de le surpasser en exactitude et en justesse, base fondamentale de pareille besogne.

Vauban donc abolissait toutes sortes d’impôts, auxquels il en substituait un unique, divisé en deux branches, auxquelles il donnait le nom de dîme royale, l’une sur les terres par un dixième de leur produit, l’autre léger par estimation sur le commerce et l’industrie, qu’il estimait devoir être encouragés l’un et l’autre, bien loin d’être accablés. Il prescrivait des règles très simples, très sages et très faciles pour la levée et la perception de ces deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre d’hommes sur lequel on peut compter avec le plus d’exactitude dans l’étendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartition en usage avec celle qu’il proposait, les inconvénients de l’une et de l’autre, et réciproquement leurs avantages, et conclut par des preuves en faveur de la sienne, d’une netteté et d’une évidence à ne s’y pouvoir refuser; aussi cet ouvrage reçut-il les applaudissements publics et l’approbation des personnes les plus capables de ces calculs et de ces comparaisons, et les plus versées en toutes ces matières qui en admirèrent la profondeur, la justesse, l’exactitude et la clarté.

Mais ce livre avait un grand défaut. Il donnait à la vérité au roi plus qu’il ne tirait par les voies jusqu’alors pratiquées; il sauvait aussi les peuples de ruines et de vexations, et les enrichissait en leur laissant tout ce qui n’entrait point dans les coffres du roi à peu de chose près, mais il ruinait une armée de financiers, de commis, d’employés de toute espèce; il les réduisait à chercher à vivre à leurs dépens, et non plus à ceux du public, et il sapait par les fondements ces fortunes immenses qu’on voit naître en si peu de temps. C’était déjà de quoi échouer.

Mais le crime fut qu’avec cette nouvelle pratique, tombait l’autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et par proportion celle des intendants des finances, des intendants de provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés qui ne pouvaient plus faire valoir leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui de plus tombaient du même coup dans l’impuissance de faire du bien ou du mal à personne. Il n’est donc pas surprenant que tant de gens si puissants en tout genre à qui ce livre arrachait tout des mains ne conspirassent contre un système si utile à l’État, si heureux pour le roi, si avantageux aux peuples du royaume, mais si ruineux pour eux. La robe entière en rugit pour son intérêt. Elle est la modératrice des impôts par les places qui en regardent toutes les sortes d’administration, et qui lui sont affectées privativement à tous autres, et elle se le croit en corps avec plus d’éclat par la nécessité de l’enregistrement des édits bursaux.

[…] Ce ne fut donc pas merveille si le roi prévenu et investi de la sorte reçut très mal le maréchal de Vauban lorsqu’il lui présenta son livre qui lui était adressé dans tout le contenu de l’ouvrage. On peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire unique en son genre, ses vertus, l’affection que le roi y avait mise, jusqu’à croire se couronner de lauriers en l’élevant, tout disparut à l’instant à ses yeux. Il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public, et qu’un criminel qui attentait à l’autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne. Il s’en expliqua de la sorte sans ménagement.

L’écho en retentit plus aigrement encore dans toute la nation offensée, qui abusa sans aucun ménagement de sa victoire; et le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs français, ne put survivre aux bonnes grâces de son maître pour qui il avait tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consumé de douleur et d’une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le roi fut insensible, jusqu’à ne pas faire semblant de s’apercevoir qu’il eût perdu un serviteur si utile et si illustre. Il n’en fut pas moins célébré par toute l’Europe, et par les ennemis même, ni moins regretté en France de tout ce qui n’était pas financiers ou suppôts de financiers.”

***

Au tournant du siècle, Vauban qui s’était inventé une voiture de service imitée des chaises à porteurs mais fixée sur des chevaux avait parcouru le nord de la France en long et en large. Dans les années 1690, la folle ambition guerrière de Louis XIV y avait provoqué la mort de deux millions de personnes sur environ vingt millions d’habitants. C’est ce que n’a pas supporté Vauban grand seigneur de gauche, un réformateur préoccupé du sort des petites gens, voilà une image que l’histoire ne nous a pas transmise. Mais que diable vais-je faire maintenant avec la chanson Merde à Vauban ?

(NB.- Petite contribution aux débats sur le livre numérique. Quand on se sert sur les rayons d’une bibliothèques, on a l’objet en main, il permet divers usages, notamment de sauter d’une page, d’un chapitre ou d’un paragraphe à l’autre. C’est pratique. Mais si l’on veut faire une longue citation, comme je viens de le faire, l’avantage de l’internet est incommensurable: un clic pour trouver le bouquin, la mention Vauban 1707 pour trouver le passage et le tout est joué. Moralité: papier et numérique sont agréablement complémentaires.

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Herta Müller et les Allemands de Roumanie

Herta Müller, prix Nobel de littérature 2009, n’a pas eu plus de chance en France qu’en Roumanie dont elle est pourtant originaire. Son œuvre, peu traduite, n’y était connue que par de rares lecteurs curieux de la production littéraire allemande ou roumaine. Dans mon cas, c’est Claudio Magris qui, dans son célèbre Danube (Gallimard, Paris, 1988) attira mon attention. Sur la base du seul texte d’Herta Müller alors publié, Niederungen (Mais toujours inaccessible en français), le germaniste triestin, pressentant le génie, lui tressa des couronnes :

Les récits d’Herta Müller dans Niederungen, simples et difficiles comme l’écoulement du temps ont cette vérité existentielle du samizdat, de la parole poétique qui est toujours non officielle. Herta Müller parle du village, thème de bien d’autres écrits dans le Banat, mais son village à elle est le lieu de l’absence, dans lequel les choses opaques, alignées sans signification dans des phrases sans prédicat, évoquent l’étrangeté du monde et de l’individu par rapport à lui-même. (p. 376)

Je me promis bien sûr de guetter les traductions de cette étrange dame. Sur le moment, j’eus de la chance, Maren Sell venait de publier, L’Homme est un grand faisan sur terre (trad. par Nicole Bary, 1988, 105 p.). Mais le volume suivant, Le renard était déjà le chasseur (trad. par Claire de Oliveira, Seuil, 1997, 236 p.) se fit attendre pendant près de dix ans, suivi quatre ans plus tard par La Convocation (trad. par Claire de Oliveira, Métaillé, 2001, 208 p.). Ensuite, je restai sur ma faim : même le Nobel n’a pas accéléré les traductions ! Si Gallimard a publié son dernier livre La bascule du souffle (traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, 310 p.) que j’ai recensé dans L’Hebdo en octobre 2010, nous attendons toujours la traduction des romans précédents de même que des ouvrages comprenant divers essais, conférences et articles. Si je parle d’Herta Müller aujourd’hui, c’est justement parce que vivant en Roumanie je suis un peu décalé par rapport à l’édition française.

Humanitas, la grande maison d’édition bucarestoise vient en effet de publier un ensemble de textes parus l’an dernier en Allemagne sous le titre Immer derselbe Schnee und immer derselbe Onkel (Carl Hanser Verlag, München, 2011). Il s’agit d’un recueil d’articles et de conférences dans lesquels Herta Muller, prise dans les polémiques suscitées notamment en Roumanie par son Nobel donne la mesure de la richesse de sa pensée et s’affirme comme un des derniers témoins (et victime) du totalitarisme prétendument communiste. Si je mets un bémol à communiste c’est parce que jamais Herta Müller n’est dupe du régime politique qui marqua sa jeunesse et la traumatisa au point qu’aujourd’hui encore il est l’horizon indépassable de son œuvre. Dans ces textes, Herta Müller raconte notamment ses démêlés avec en été 2009 avec une police politique roumaine toujours aux aguets. Elle parle aussi de ses conflits avec certains intellectuels roumains. Ou encore de la carrière incroyable du flic qui la traquait à l’époque de Ceauşescu.

Dans L’Homme est un grand faisan sur terre, Herta Müller raconte la vie quotidienne dans un village souabe du Banat roumain. Il s’agit d’un texte proche du poème en prose formé de courtes séquences hyperréalistes ou hallucinées mettant en scène quelques familles. Des petites gens mal dans leur peau, mal dans leur village, mal dans leur pays. Mais sans aucun doute identitaire : ils sont Allemands. Nous sommes dans les années d’après-guerre, la Roumanie est communiste stalinienne, ces Allemands ont été en majorité nazis – le père de Herta Müller s’était engagé dans la Waffen-SS. A l’arrivée des Soviétiques, en 1944, ils ont durement et longuement payé leur égarement idéologique par la prison, la déportation et les camps de travail en URSS ou en Roumanie.

Alors que les frontières sont hermétiquement fermées, chacun rêve d’obtenir un passeport et l’autorisation d’émigrer. Ce rêve coûte cher. Il s’agit, au prix d’humiliations sans cesse répétées, de verser d’innombrables pots-de-vin à des bureaucrates avides, teigneux voire racistes. Et pour les jeunes femmes de coucher avec qui tient le couteau par le manche.

Le veilleur a raconté à Windisch que le curé a, dans la sacristie, un lit en fer. C’est là qu’il cherche avec les femmes les certificats de baptême. – Si tout  va bien, a raconté le veilleur, il les cherche cinq fois. Mais s’il faut un travail plus approfondi, c’est dix fois. Quant au policier, il perd les demandes de passeport et les timbres fiscaux de certaines familles et recommence jusqu’à sept fois. Il les cherche avec les femmes qui veulent émigrer sur un matelas qui est dans l’entrepôt de la poste. Le veilleur a ajouté en riant : – Ta femme est trop vieille pour lui. Il lui fichera la paix, à ta Kathi. Mais ta fille y passera elle aussi. Le curé en fera une catholique et le policier une apatride. (p. 51)

La douloureuse rumination du meunier Windisch qui, à mesure que les formalités avancent, voit approcher le moment où sa fille va devoir affronter le curé et le policier traverse le livre comme une plainte lancinante. Mais il a beau faire, décharger sa colère contre sa femme, rêver qu’il casse la gueule au flic, son impuissance ne fait que le ratatiner dans sa condition de vaincu. Arrive le moment fatidique :

Elle sent la bouche du policier sur son cou. Son haleine empeste l’alcool. Il presse ses mains sur les genoux d’Amélie. « Ce dulci esti »1, dit-il en lui relevant sa robe. La casquette du policier est posée à côté de sa chaussure. Les boutons de l’uniforme brillent. Le policier déboutonne son uniforme. « Déshabille-toi » dit-il. Sous son uniforme bleu, il porte une croix d’argent. Le curé quitte sa soutane noire. Il arrange une mèche de cheveux qui pend sur la joue d’Amélie. « Enlève ton rouge à lèvres. » Le policier embrasse l’épaule d’Amélie. La croix d’argent lui tombe devant la bouche. Le curé lui caresse les cuisses. « Quitte ton jupon. » Amélie voit l’autel par la porte ouverte.

Dans son œuvre de Herta Müller s’inspire de sa jeunesse vécue sous la dictature du couple Ceauşescu. Elle pratique l’autofiction fondée sur des expériences vécues mais narrées avec une distanciation qui leur donne une valeur poétique de portée universelle. L’autre face de cette histoire est sèchement racontée dans le Raport final de la Comisia prezidenţială pentru analiza dictaturii comuniste din Romănia2 (Humanitas, Bucureşti, 2007) que le président Băsescu présenta au Parlement roumain le 18 décembre 2006. Sitôt publiée, cette condamnation officielle de la dictature, peu commentée, tomba dans l’oubli des bibliothèques. C’est dommage car on y trouve beaucoup d’informations très pointues sur l’ancien régime dictatorial. Ainsi, le chapitre (pp. 354-363) consacré au sort des deux minorités allemandes installées depuis des siècles sur l’actuel espace roumain est des plus intéressants, même dans sa brièveté.

A la différence du récit d’Herta Müller qui s’attache aux drames et humiliations individuels, le Raport traite des Souabes (Allemands du Banat) et des Saxons (Allemands des Siebenbürgen) en tant que groupes ethniques. Et aligne les chiffres. Séduits par Hitler, ils furent 80 000 à s’engager dans les Waffen SS pour combattre sur le front de l’Est. Après la défaite, à l’arrivée des Soviétiques (fin août 1944), ils cherchèrent en masse à fuir le pays. Des milliers d’entre eux, rattrapés en Serbie ou en Hongrie, furent ramenés au pays. Sur la base d’un décret de Staline de décembre 1945, hommes et les femmes valides sont déportés dans des camps de travail soviétiques. La mère d’Herta Müller passa quatre ans dans un camp ukrainien. 75000 personnes seront déportées. Taux de mortalité, 10%.

De son côté, le gouvernement roumain exproprie et séquestre à tour de bras. 95% de la population germanique perd tout selon un ministre communiste de 1948. L’étau ne se desserre qu’au début des années 1950. Le Comité International de la Croix-Rouge obtient alors de favoriser les regroupements familiaux. Pas facile. Si Bucarest autorise en 1951 le départ de d’un millier de personnes, elles ne sont plus que vingt l’année suivante. Le vrai tournant n’a lieu que dans les années soixante. Au cours de négociations visant à établir des relations diplomatiques entre Bonn et Bucarest, un secrétaire d’Etat allemand fait part aux Roumains de la possibilité de « récompenser financièrement » l’octroi de visa d’émigration. La proposition ne doit rien au hasard : Bonn savait que les communistes roumains ne rechignaient pas à se débarrasser de concitoyens jugés encombrants (aristocrates, grands bourgeois, Juifs) contre monnaie sonnante et trébuchante. En manque de main d’œuvre, la RFA préférait ces Allemands-là aux Grecs et aux Turcs. En 1967, un accord secret stipule que « la République Fédérale Allemande paie au gouvernement roumain une taxe par tête de citoyen autorisé à émigrer ». Un barème est établi qui prévoit des sommes de 4000 à 10 000 DM, selon l’âge et les qualifications de l’individu, sommes transformées en lignes de crédits. Les Roumains font ainsi leur beurre alors que Bonn se met la conscience en paix : tous les Allemands de souche encore dispersés dans les territoires de l’Est sont selon la constitution des citoyens allemands disposant des mêmes droits que leurs concitoyens.

Ce curieux commerce de chair humaine ne pouvait, en bonne logique économique, que se développer. Les bureaucrates fignolent le travail, affinent les barèmes. Au milieu des années 1970, une femme ou un enfant « valent » 1800 Deutsche Mark, un ouvrier qualifié 2900 DM, un étudiants 5500 DM, un universitaire 11 000 DM. On prévoit même des bonus : pour 10 000 Allemands vendus, Ceauşescu encaisse un million de DM. On ne s’arrête pas en si bon chemin :

Dans une interview, Stefan Andrei [ministre roumain des Affaires étrangères ] a affirmé qu’en janvier 1978, à l’occasion de la visite du chancelier allemand H. Schmidt à Bucarest, fut signé un accord selon lequel la Roumanie s’engageait à autoriser chaque année le départ pour la RFA de 11000 Allemands et qu’en échange l’Allemagne accordait des crédits Hermes (garantis par l’Etat) à hauteur de 700 millions de DM. L’accord stipulait aussi que si, dans l’année, 11000 Allemands pouvaient partir, chaque individu serait payé 4000 Dm ; s’ils étaient 13500, l’indemnité serait de 5000 DM. La taxe a augmenté dans les années 1980. (p. 362, trad. GD)

Herta Müller a pu émigrer en 1987.

Un historien a fait des comptes. Il arrive pour la période de 1967-1989 à un total de 1,4 milliard de DM payés à l’Etat roumain pour l’octroi de visa d’émigration. Cette somme ne tient pas compte des bakchichs versés aux fonctionnaires par les candidats au départ. Ni des câlineries obtenues par le curé, le pasteur ou le policier.

Il y avait environ 800 000 Allemands dans la Roumanie d’avant-guerre. Il en restait 350 000 en 1948, 250 000 en 1989 et 60 000 en 2002. Selon le dernier recensement de l’automne 2011, ils ne sont plus que et 36000. Dans les Siebenbürgen, défrichés et bonifiés dès le début du XIIIe siècle par des colons allemands, c’est une civilisation vieille de huit siècles qui a disparu au cours de ces vingt dernières années. J’aime signaler aux Suisses de passage qu’il existe dans le vieux Sibiu un asile de vieillards qui fonctionne depuis 1291. Herta Müller est aussi porteuse de cette mémoire-là.

1 « Comme tu es douce »  2 Rapport final de la Commission présidentielle pour l’analyse de la dictature communiste en Roumanie.

(Une version très réduite de ce texte a paru dans Le Temps du lundi 16 novembre 2009 sous le titre « Quand la Roumanie vendait ses Allemands à l’Allemagne »)

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Où l’on passe des vampires aux fusées (Transylvanie 5)

Si pour l’immense majorité des Suisses évoquer la Transylvanie renvoie immédiatement à Dracula, certains ne manquent pas de se référer à la Syldavie (nom inspiré par la Transylvanie et la Moldavie), ce petit pays balkanique inventé par Hergé en 1939. Mais pour les Transylvains et les Roumains en général, cette référence ne soulève qu’un grand point d’interrogation. Normal ! Les aventures de Tintin n’ont pas à l’époque franchi le rideau de fer. Les pays de l’Est ne connaissent pas Tintin.

Hergé a situé quatre albums en Syldavie. En 1939, Le sceptre d’Ottokar est directement branché sur l’actualité politique du moment : les méchants Bordures tentent un Anschluss sur la Syldavie, une de ces annexions dont furent victimes l’Autriche, la Tchéquie et l’Albanie au cours des mois précédents. Tintin parvient à déjouer le complot et sauve l’indépendance du pays. Il ne se rendra plus en Syldavie avant les années 1950 quand Hergé publie Objectif lune (1953) suivi de On a marché sur la lune (1954) puis de L’Affaire Tournesol (1956).

Je ne suis pas suffisamment versé en exégèse tintinophile pour connaître les raisons qui ont amené Hergé à faire de la Syldavie le champion de la course à l’espace et à la lune, mais j’en connais au moins une, son admiration pour un savant transylvain, Hermann Oberth, qui servit de modèle pour le professeur Tournesol. Une fois de plus, la Suisse romande et la Transylvanie se rejoignent dans la genèse d’un mythe. Tournesol, physiquement et intellectuellement inspiré par le professeur Auguste Piccard conquérant de la stratosphère et des grands fonds marins, doit tout en matière de fusées au professeur Oberth dont vous pouvez lire une biographie détaillée ici-même.

Mais – contrairement à Piccard – Oberth n’est pas très recommandable. Né dans une famille de médecins à Sibiu (alors Hermannstadt) en 1894, il est comme une grande partie des Allemands de Transylvanie victime des errements nationalistes de son temps. En tenant compte du fait qu’il avait 24 ans au moment au moment où la Roumanie – prudemment ralliée aux Alliés en août 1916 – put cueillir les fruits de cette alliance, soit la Transylvanie, la Bucovine et la Bessarabie, on peut même lui trouver une toute petite excuse. Mais pour les années 20 seulement, quand les Saxons de Transylvanie après sept siècles de domination politique partagée avec les Hongrois se retrouvent impromptu annexés à la Roumanie et gouvernés par le gouvernement de Bucarest. Faut-il préciser que Hongrois et Saxons de Transylvanie n’avaient pas au cours de leur long règne porté une considération particulière aux Roumains avec qui ils cohabitaient ? Mais par la suite, le choc amorti, il s’est agi d’un engagement nazi pur et simple. (D’ailleurs Oberth resta pronazi jusqu’à sa mort.) Hitler recruta 80000 hommes pour ses Waffen SS en Transylvanie. Des SS qui payèrent une lourde facture après la défaite. Pas Hermann Oberth.

Passionné de fusées après lecture d’un roman de Jules Verne, il publie en 1929 Des fusées dans l’espace interplanétaire, un ouvrage qui assoit sa réputation, notamment auprès du jeune Werner von Braun. Au milieu des années 30, il développe ses projets en Allemagne et se retrouve tout naturellement à Peenemünde le centre de recherche, de fabrication et de lancement de missiles (notamment les V1 et V2).A la fin de la guerre, il s’enfuit en Suisse (mais je n’en sais hélas pas plus). Il est ensuite engagé en Italie, non sans rester en contact avec Werner von Braun. En juillet 1969, il est à Cap Kennedy pour le lancement de la fusée qui enverra les premiers hommes marcher sur la lune quinze ans après Tintin.

Oberth est mort à 95 ans, le 28 décembre 1989, trois jours après Nicolae Ceauşescu. Désormais on ne compte plus en Transylvanie les rues et les écoles qui portent son nom.

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La chute de Konrad Hummler, banquier, anarchiste et blochérien

Avec la chute de Konrad Hummler , un pan supplémentaire de la maison Blocher s’est effondré. L’an dernier, le banquier saint-gallois aujourd’hui terrassé par la justice étasunienne était un des éléments clés de la stratégie mise en place par Christoph Blocher pour conquérir un siège au conseil des Etats. Membre du parti radical, mais surtout président du conseil d’administration de la Neue Zürcher Zeitung, il devait séduire les milieux d’affaire zurichois encore peu convaincus par les idées blochériennes. Il obtint en effet un éditorial – si anodin qu’il passa inaperçu – du rédacteur en chef de la NZZ en faveur de Blocher. On a vu que les électeurs n’y prêtèrent pas attention.

En matière bancaire Hummler passait pour un battant. Thomas Borer (l’ex-héros des fonds en déshérence qui allégea la banque suisse de 1,25 milliards de dollars) disait de lui que «c’est l’une des rares personnalités que l’on peut envoyer au front quand les autres pays se mettent à nous attaquer ».

Se prétendant anarchiste de droite, Hummler aimait jouer aux pythies et publiait une lettre financière confidentielle qui faisait bander les traders de tous les pays. Le fait que nos banques privées écrèment l’évasion fiscale mondiale ne le gênait pas.  «C’est évident!, déclarait-il à un confrère, vivre dans le déni et le mensonge ne sert à rien. Montrons-nous offensifs et soyons prêts à négocier avec l’autre camp, le moment venu. »

Le moment est venu.

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Hongrie: le régime Horthy, un modèle désastreux

Il y a des décisions politiques apparemment mineures qui en disent beaucoup plus sur l’état d’une nation que les grands discours. C’est ce que je me disais en rédigeant pour Largeur.com un article sur la Hongrie. Dans un premier mouvement j’avais été frappé par la virulence et l’unanimité des critiques adressées par la presse européenne à Viktor Orbán et ses amis. En général, je me méfie de ces unanimités et je me saisis alors du sujet avec précaution.

En faisant le tour de la presse, je découvris des mesures qui ne me parurent point hautement condamnables comme la mise sous contrôle de l’évolution du taux d’intérêts des emprunts en francs suisses conclus dans les années 2000 par des ignorants qui pensaient ainsi pouvoir échapper aux fluctuations de leur propre monnaie et qui se retrouvent quelques années plus tard à devoir payer des intérêts plus élevés que leurs salaires ! Cela revient certes à soutenir le marché automobile, l’électro-ménager et les supermarchés. Mais enfin ce n’est pas en détruisant les classes moyennes que l’on sortira de la crise !

De même le passage de la Banque nationale hongroise sous contrôle gouvernemental me parut assez sage en ces temps où les financiers ne sont pas très fiables (voir Hildebrand et la BNS). Que le FMI, la BM et d’autres rapaces de haut vol se joignent à Barroso pour condamner cette décision pouvait a contrario prouver qu’Orbán avait visé juste. D’autant plus que la Hongrie n’est pas dans la zone euro. Les fanatiques de l’indépendance des banques centrales mettent beaucoup de soin à oublier que Margaret Thatcher ne toucha pas à la Banque d’Angleterre et que c’est Tony Blair qui se chargea, en 1997, de « libérer » cette auguste institution nationalisée en 1946.

Ce qui par contre a retenu mon attention, c’est une correspondance de Joëlle Stolz parue dans Le Monde, le 23 décembre dernier :

Les parlementaires de Budapest ont trouvé une forme inédite de préférence nationale. Modifiant la loi de 1998 sur la protection des animaux, ils ont rendu obligatoire un recensement trisannuel des chiens dans les communes, et autorisent celles-ci à lever un impôt sur les canidés. Il en coûtera 6 000 forints par an (moins de 20 euros) pour une bête sans histoires, et jusqu’à 20 000 forints (65 euros) pour un chien « dangereux ». Sans le dire, le gouvernement vise-t-il les pit-bulls et dogues à fortes mâchoires, si appréciés des militants d’extrême droite ? Sont exonérés les chiens dressés pour aider les aveugles ou les forces de sécurité, mais aussi les « races hongroises » qui accompagnaient, à la fin du premier millénaire, les nomades conquérants venus des steppes d’Asie

J’en ai conclu que ces Hongrois-là étaient mûrs pour l’asile psychiatrique, mais que, hélas, comme c’est eux qui disposent des clés de ces asiles et des moyens de coercition pour les remplir, il fallait doubler de vigilance, car ces fous sont dangereux. Mais pas stupides. Ils essaient avec leurs nouvelles mesures constitutionnelles de se prémunir contre toute alternance.

Orbán proclamant partout que son modèle est le régime instauré autrefois par l’amiral Horthy, je suis allé voir ce qu’il fut. Je ne fus pas déçu. Ayant régné pendant 24 ans, Horthy (entré dans Budapest sur un cheval blanc)

symbolise admirablement les illusions perdues d’une caste d’officiers et de magnats, caste concassée par le mouvement de l’histoire et sa propre stupidité : il se veut amiral d’une armée qui n’a plus ni accès à la mer, ni flotte. Il se veut régent d’un royaume qui n’a jamais existé que comme annexe de la couronne impériale, qui fut pendant des siècles une fiction. La Hongrie dut, malgré les rêves de son innombrable aristocratie, se contenter d’être le deuxième K de la Cacanie chère à Musil.

Dans les années 20, deux aristocrates transylvains (Teleki et Bethlen qui ont perdu et leur pays et leurs propriétés devenus roumains) dirigent des gouvernements archi-conservateurs dont les idées forces sont l’irrédentisme, le nationalisme chrétien (cela nous renvoie à la nouvelle constitution d’Orbán, chrétien supposant antisémite), le racisme et le bellicisme. Avec en prime une forte attirance pour le fascisme mussolinien que faute de projet social ses épigones hongrois n’arrivent pas vraiment à imiter.

Dans ce marigot extrémiste de droite prospèrent et pullulent toutes sortes de mouvement fascistoïdes. La loi électorale cousue sur mesure pour la majorité fausse la portée des scrutins. Mais elle n’empêche pas la fondation en 1923 par Gyula Gömbös d’un parti dont le nom est à lui seul un programme : le parti de la Défense de la Race. Il n’est pas facile de trouver des références à ce parti. Miklos Molnár, grand historien francophone de la Hongrie, le signale juste en passant. On peut le comprendre, ce n’est pas très glorieux.

Ce Monsieur Gömbös, un avocat promu général en 1929 pour devenir ministre de la défense, sera chef du gouvernement dès 1932. C’est l’homme fort des années 30 : corporatisme, racisme, antisémitisme, irrédentisme, rapprochement avec l’Allemagne. Mort de maladie en 1936, il sera remplacé par un homme encore plus à droite. Et ainsi de suite, jusqu’au cataclysme final : le court mais sanglant règne des Croix-Fléchées de septembre 1944 à février 1945.

Bref, où que l’on regarde, le régime horthyste n’offre que promesses d’échec, de ruine et de désolation. Ce n’est pas par hasard que la plupart de ses premiers ministres  ont été exécutés à la fin de la guerre. Voilà qui n’est guère enthousiasmant pour les victimes de l’actuelle tentative de revival.

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Dimanche à Sierre, Ion Vianu parlera de Rilke et Rodin

FONDATION RILKE / CONFÉRENCE en langue française

Dimanche 29 janvier 2012, 11h

Maison de Courten (1er étage)

 

 

 

 

 

Rilke-Rodin: Amor intellectualis magistri

                                                                                 

 

 

 

Cette expression fait penser à celle d’Amor intellectualis Dei chez Spinoza. Un illustre professeur bucarestois des années 1950-1960 parle dans une lettre retrouvée d’un «Amor intellectualis magistri»  comme de la relation qui le relie à son maître. Cet «amour intellectuel» entre le maître et ses disciples peut-il devenir une forme de salut dans un monde totalitaire? Des parallèles avec le par-cours de Rilke seront évoqués dans cette conférence basée sur l’ouvrage autobiographique de Ion Vianu.


ION VIANU

                                                                                 

  Le docteur Ion Vianu est né à Bucarest, en 1934. Médecin-psychiatre chargé de cours, il publie des essais littéraires dans une optique psychanalytique. Émigré en Suisse en 1977, il devient l’une des voix importantes de l’exil roumain en Occident. Désormais double national, il est très actif dans la presse littéraire roumaine de l’après 1989. Son ouvrage Amor intellectualis a obtenu plusieurs prix et a été déclaré livre de l’année 2010 par un jury de la revue Româ-nia Literară.

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►     Fondation Rilke  

             Rue du Bourg 30

                         C.P. 385                                                                                    

             CH-3960 Sierre

 

Heures d’ouverture de l’exposition «Le Valais vu par Rilke / Das Wallis, gesehen von Rilke»

En 2012: MA-DI, 14-18h (du 3 avril au 28 octobre)
Visites en hiver sur demande

FONDATION RILKE      Rue du Bourg  30    3960 SIERRE

027 456 26 46  /      Tél : 027 456 26 46  /  fondation.rilke@bluewin.ch  /  www.fondationrilke.ch

 

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